Pour être informé en temps réel de nos publications :


Loading

L'auteur

Marc GOZLAN

Je suis médecin de formation, journaliste par vocation. J’ai débuté ma carrière de journaliste médico-scientifique en agence de presse…  Lire la suite.

Pied diabétique : quand la peau de poisson aide à la cicatrisation des ulcères chroniques

Morue de l’Atlantique Nord (Gadus morhua). © Wikipedia

Morue de l’Atlantique Nord (Gadus morhua). © Wikipedia

SOMMAIRE

C’est l’histoire d’un homme de 39 ans qui vit avec un diabète de type 1 diagnostiqué à l’âge de 15 ans. En février 2024, il consulte le service de diabétologie du Centre hospitalier Sud Francilien à Corbeil (Essonne) pour une plaie apparue sur le dos du pied gauche à la suite du port de chaussures inadaptées. L’ulcère, qui communique avec une lésion plantaire, s’est compliqué d’une infection et d’une nécrose du quatrième orteil, avec atteinte musculaire et tendineuse.

Les analyses biologiques révèlent un mauvais contrôle glycémique (HbA1c : 9,2%), une hyperleucocytose (augmentation des globules blancs, signe d’infection) et une CRP élevée (marqueur d’inflammation). Le patient présente également une neuropathie sensorielle, complication fréquente du diabète, résultant d’une atteinte progressive des nerfs provoquée par l’hyperglycémie chronique.

Une prise en charge chirurgicale est immédiatement décidée avec amputation du 4ᵉ orteil et nettoyage large de la plaie (débridement). Un traitement antibiotique intraveineux est instauré, suivi d’une thérapie VAC (Vacuum Assisted Closure) consistant à poser un pansement étanche sur la plaie et à appliquer une aspiration utilisant le vide (ou une pression négative). Cette aspiration évacue les liquides (exsudats), réduit l’œdème, protège la plaie de l’infection et stimule la formation d’un tissu de granulation sain, tout en rapprochant les bords de la plaie.

Cependant, après 15 jours, l’évolution reste défavorable : la plaie demeure profonde, sèche et infectée, avec extension sur le dos du pied. L’équipe médicale évoque alors la nécessité d’une amputation transmétatarsienne. Cette intervention chirurgicale consiste à retirer l’avant-pied au niveau des métatarsiens, les cinq os longs reliant les orteils au milieu du pied. La section osseuse se fait à la jonction entre la partie moyenne et antérieure du pied, entraînant l’ablation de tous les orteils et de l’extrémité distale des métatarsiens. L’arrière-pied (talon et voûte plantaire) est préservé, ce qui permet de conserver un appui et une certaine capacité de marche.

Le patient refuse cette option chirurgicale et accepte alors d’être inclus dans un essai clinique évaluant l’utilisation de greffes de peau de poisson sur des ulcères profonds du pied diabétique. Il reçoit un substitut cutané à base de peau de morue décellularisée.

En 2013, la FDA a approuvé Kerecis Omega3 Wound, un substitut cutané développé en Islande, composé de peau de morue de l’Atlantique Nord stérilisée et lyophilisée. Cette greffe, initialement un sous-produit de l’industrie alimentaire, conserve la structure tridimensionnelle de la matrice extracellulaire et de nombreuses molécules bioactives, dont le collagène de type I, les protéoglycanes, les glycosaminoglycanes et les acides gras polyinsaturés oméga-3.

La peau de morue présente une grande similarité structurale avec la peau humaine, comprenant les trois couches principales : épiderme, derme et hypoderme. Parce qu’aucun produit chimique ni détergent n’est utilisé lors de la décellularisation, sa matrice conserve d’excellentes propriétés mécaniques.

Le collagène formant l’armature du greffon offre un support idéal à la migration cellulaire et se combine efficacement aux cytokines pro-inflammatoires, facilitant ainsi la transition vers la phase réparatrice. Ainsi, ce biomatériau ne se limite pas à combler la plaie : il recrée un microenvironnement favorable à une cicatrisation physiologique, permettant le passage de la phase inflammatoire à la phase de réparation.

Les oméga-3 exercent des effets anti-inflammatoires, antibactériens et angiogéniques, favorisant la formation d’un tissu néo-dermique. Plus précisément, la peau de morue est particulièrement riche en acide docosahexaénoïque (DHA) et en acide eicosapentaénoïque (EPA), qui réduisent l’inflammation locale, stimulent l’angiogenèse (formation de nouveaux vaisseaux sanguins) et régulent le processus de cicatrisation. Cliniquement, ce greffon stimule la migration cellulaire et la formation de nouveau tissu dermique, permettant une cicatrisation normale.

Revenons au patient et à son ulcère siégeant sur le dos du pied gauche. La greffe de peau de morue décellularisée a été appliquée une fois par semaine, pendant dix semaines, précédée à chaque fois d’un débridement mécanique. Les deux premières applications ont eu lieu à l’hôpital, les suivantes à domicile, réalisées par une infirmière.

Dès la troisième application, les marqueurs biologiques se sont améliorés : nette diminution de la CRP et de l’hyperleucocytose. Le patient a ressenti une diminution marquée de la douleur, autorisant une réduction puis un arrêt complet du traitement morphinique après six applications. Aucune nouvelle hospitalisation n’a été nécessaire.

Au terme des dix semaines, la cicatrisation était complète, permettant l’adaptation de chaussures sur mesure pour prévenir une récidive.

Ce cas clinique a été rapporté en décembre 2024 dans le World Journal of Diabetology par Anne-Christine Jugnet, Dured Dardari et leurs collègues du service de diabétologie du Centre hospitalier Sud-Francilien. Il illustre à quel point ce substitut cutané peut offrir une solution efficace face aux ulcères profonds de grade avancé (classés grade 3 selon la classification UT, University of Texas), généralement associés à un risque d’amputation supérieur à 30%.

Essai multicentrique européen

Ce cas clinique s’inscrit dans un effort de recherche plus global, visant à mieux traiter les ulcères du pied diabétique, un problème de santé publique majeur affectant la qualité de vie des patients.

La survenue d’un ulcère multiplie par 2,5 le risque de mortalité à cinq ans comparé aux diabétiques sans ulcère. On estime que 3,1 % à 11,8  % des personnes diabétiques, soit entre 12,9 et 49 millions d’individus dans le monde, vivent avec un ulcère du pied à un moment donné, avec une incidence cumulée sur la vie entière estimée entre 15 % et 25  %. Plus de la moitié de ces plaies se compliquent d’infections, et près d’un quart aboutissent à une amputation du membre inférieur.

L’équipe de Dured Dardari (Corbeil), Alberto Piaggesi (Pise, Italie), Louis Potier (hôpital Bichat, Paris) et leurs collaborateurs européens ont conduit un essai multicentrique, ouvert, randomisé et contrôlé, publié en octobre 2024 dans la revue en ligne NEJM Evidence.

Quinze centres spécialisés en France, Allemagne, Italie et Suède ont recruté 255 patients porteurs de plaies pénétrant jusqu’au tendon, la capsule, l’os ou l’articulation. Ces patients ont été répartis au hasard, selon un ratio 1:1, pour recevoir soit les soins standards, soit des greffes hebdomadaires de peau de poisson intacte, pendant une durée de 14 semaines.

Le critère principal d’efficacité était la proportion d’ulcères totalement cicatrisés à 16 semaines, confirmée par un comité d’évaluation indépendant. La cicatrisation a été également évaluée à 20 et 24 semaines.

Les résultats ont révélé une nette supériorité du groupe greffes, avec 44 % d’ulcères cicatrisés à 16 semaines contre 26,4 % dans le groupe contrôle. Cette tendance se confirmait à 20 et 24 semaines. De plus, le délai moyen de cicatrisation a été plus court dans le groupe traité par greffe de peau de poisson : 17,3 semaines en moyenne, contre 19,4 semaines pour les patients bénéficiant de la prise en charge conventionnelle.

Les infections de la plaie constituaient l’effet indésirable le plus fréquent, survenant à fréquence comparable dans les deux groupes (30,2 % des patients du groupe greffe vs 24,6 % des patients du groupe soins standards).

Ces données démontrent que l’utilisation de ce biomatériau peut profondément améliorer le pronostic des ulcères complexes et profonds, les plus exposés aux amputations.

Cette même équipe a rapporté en novembre 2025 dans la revue Diabetes & Metabolism les résultats obtenus auprès des 180 patients qui avaient participé en France à cet essai européen randomisé. Cette cohorte française représente près de 70 % de l’effectif global. Les patients ont été aléatoirement répartis entre le groupe traité par greffe de peau de poisson (n = 90) et le groupe ayant reçu des soins médicaux standards (n = 90).

Après 16 semaines, le taux de cicatrisation complète a atteint 41,6 % dans le groupe traité, contre 22,2 % avec le traitement standard, une différence statistiquement significative. À 20 semaines, la proportion de patients présentant une épithélialisation complète était significativement supérieure chez les patients traités par le greffon biologique que chez les autres (47,2 % vs. 30 %). En moyenne, sept applications de greffon ont été nécessaires pour obtenir une cicatrisation complète.

Ces résultats confirment donc, au sein d’une cohorte française, le potentiel thérapeutique du greffon de peau de poisson dans les formes modérées à sévères d’ulcère du pied diabétique.

Revue de littérature et perspectives

Ces conclusions rejoignent celles d’une revue de la littérature doublée d’une méta-analyse publiée en juin 2024 dans la revue Primary Care Diabetes par l’Université de Malaga (Espagne). Cette synthèse a évalué cinq essais cliniques totalisant 411 patients (196 traités par greffe de peau de poisson et 215 avec soins standards) sur des périodes allant de 12 à 20 semaines.

Le traitement par greffe multiplie par plus de trois la probabilité de cicatrisation complète comparé aux traitements conventionnels. Les bénéfices rapportés comprennent aussi une réduction de la douleur, du recours aux antalgiques, et du nombre de pansements nécessaires.

Les auteurs de la méta-analyse soulignent toutefois plusieurs limites. Le nombre de patients inclus reste faible, aucune étude ne dépassant 102 participants. Dans certains travaux, aucun groupe contrôle n’était prévu, ce qui réduit la solidité des conclusions. Il est par ailleurs apparu difficile de réaliser un double aveugle (blinding), les patients identifiant aisément qu’ils recevaient la greffe expérimentale ou des soins standards.  Enfin, l’absence de blinding dans plusieurs protocoles signifie que les patients et les soignants savaient quel traitement était administré. Cette connaissance peut influencer, même involontairement, la manière dont les résultats sont évalués et introduire un biais méthodologique, ce qui peut rendre les conclusions de l’étude moins fiables. Pour l’avenir, ils recommandent d’élargir la taille des cohortes, de différencier plus précisément les plaies aiguës des plaies chroniques, et d’assurer un suivi à long terme.

En juillet 2023, la société danoise Coloplast a acquis Kerecis pour 1,2 milliard d’euros, illustrant l’importance économique et stratégique croissante de ce biomatériau sur le marché des soins avancés des plaies.

En conclusion, les greffes cutanées de peau de morue constituent une alternative prometteuse aux traitements classiques des ulcères chroniques du pied diabétique. Elles accélèrent la cicatrisation, réduisent la douleur, diminuent le recours aux pansements et améliorent nettement la qualité de vie des patients.

À l’heure où ces ulcères représentent un enjeu majeur de santé publique, avec un risque élevé d’amputation et de mortalité, ce biomatériau original, issu d’un sous-produit de l’industrie alimentaire, ouvre une voie nouvelle dans le sauvetage du pied diabétique.

 

Marc Gozlan (Suivez-moi sur XFacebookLinkedInMastodonBluesky)

Pour en savoir plus...

Dardari D, Potier L, Sultan A, et al. Intact fish skin graft for deep diabetic foot ulcers: results from the KEREFISH randomized controlled trial. Diabetes & Metabolism. 2025 Nov;51(6):101691. doi : 10.1016/j.diabet.2025.101691

Dardari D, Piaggesi A, Potier L, et al. Intact Fish Skin Graft to Treat Deep Diabetic Foot Ulcers. NEJM Evid. 2024 Dec;3(12):EVIDoa2400171. doi: 10.1056/EVIDoa2400171

Jugnet AC, Benard T, Lequint C, et al. Intact fish skin graft a new hope for the treatment of diabetic foot ulcers: A case report. World J Diabetes. 2024 Dec 15;15(12):2353-2359. doi: 10.4239/wjd.v15.i12.2353

Ruiz-Muñoz M, Martinez-Barrios FJ, Cervera-Garvi P, et al. Fish skin grafts versus standard of care on wound healing of chronic diabetic foot ulcers: A systematic review and meta-analysis. Prim Care Diabetes. 2024 Jun;18(3):291-298. doi: 10.1016/j.pcd.2024.03.008

Zhao C, Feng M, Gluchman M, et al. Acellular fish skin grafts in the treatment of diabetic wounds: Advantages and clinical translation. J Diabetes. 2024 May;16(5):e13554. doi: 10.1111/1753-0407.13554

 

Pour être informé en temps réel de nos publications :


Loading

Découvrir PreciDIAB

Développer des méthodes innovantes validées scientifiquement pour prévenir et combattre le diabète.